Dans les turbulences de Be’Acras – Épisode 5 : Recette de survie en milieu agité

episode 1

Deux mois après l’ouverture du redressement judiciaire, la procédure est de faire un premier point d’étape. Un genre de dégustation à l’aveugle, mais version tribunal : on goûte la recette en cours, on vérifie si la sauce prend ou si tout part en grumeaux.

C’était déjà le moment de ce moment. Celui où l’on décide si la marmite peut continuer à mijoter sa survie, ou si on éteint les fourneaux pour de bon. Sur le papier, ce sont des chiffres, des rapports, des bilans, des mises en place de procédures de gestion… mais moi, je savais que dans cette marmite, il y avait du cœur, de l’endurance, et des nuits à touiller des soucis sans répit.

Et voilà que j’étais la veille de ce moment. La veille du verdict. Le cœur battait comme le couvercle d’une casserole laissée sur le feu à grand bouillon, la gorge serrée comme une poche à douille trop pleine.
J’étais lessivée. Le stress était si intense que je n’ai presque rien pu avaler de la journée. Car à lui seul il remplissait son ogre.

On a beau entendre « ne t’en fais pas » ou « pense à autre chose », la vérité, c’est que cette situation m’avait abîmée, à tel point que même un objet chez moi suffisait à tout raviver. J’ai toujours su lâcher prise, c’était ma force. Je l’ai déjà vue faire des miracles. Il m’a ouvert des portes, protégées de l’intérieur. Mais là, même ça, ça me coûtait. J’essayais, mais la fatigue était trop profonde, enracinée.

Je sais ce que ça procure : cette paix intérieure, ce souffle qui nettoie l’inquiétude.

Mais cette fois-ci, cette paix-là ne revenait plus vraiment.

Le lâcher-prise, c’est beau quand on n’est pas acculé.

Mais là… Je vivais, je dormais, je cuisinais dans ce lieu sinistré.

Même un objet posé sur une étagère devenait un rappel.

Impossible d’échapper aux faits, aux traces, aux douleurs.

Relativiser… Lâcher-prise : ce dont j’essayais de me convaincre

C’est devenu un luxe : ce que la voix de l’au-delà cherchait à me faire croire.
Mais je dois dire que c’est un luxe qui demande des ressources mentales, une énergie que je n’avais plus.
Parce que quand on porte tout, seule, depuis des mois, quand on tente de garder un cap dans le tumulte, alors non, relativiser, ça ne se décrète pas.

Et je ne voulais pas laisser la place à cette dernière pensée car au fond ce n’est pas ma philosophie.
Le soir venu, j’étais partagée.

Une partie de moi se voyait sortir de tout ça la tête haute, fière comme un wedding cake qui a voyagé en équilibre sur les genoux du passager avant.

L’autre partie… était déjà en train de sombrer comme un soufflé qui retombe à la sortie du four.
À l’intérieur de moi, c’était comme une bataille entre deux versions de moi et pendant que je me battais avec ça, le sommeil, lui, ne venait pas.

Mon âme s’est baladée entre foi absolue et tension extrême. Un instant, je me voyais réussir, libre, apaisée, victorieuse.
L’instant d’après, je sentais la peur resurgir, habillée d’un doute que je ne contrôlais plus. Ce que je ressentais, je ne l’avais jamais connu. Ce n’était ni la paix habituelle, ni le stress ordinaire.

C’était une drôle de combinaison entre espoir vibrant et fragilité sourde. Une paix déguisée, bancale, presque toxique. Et ce que je ne comprenais pas, je ne pouvais pas le gérer.

Ce flou émotionnel me rendait folle. J’avais l’impression de me retrouver dans une cuisine à devoir préparer un plat mijoté et une génoise, sans fourneaux, sans four, sans marmite, comme bataillant sous un tas de ruines, ou de cendres encore tièdes à la recherche d’une chose précieuse. Et cette chose précieuse, c’était ma dignité, ma foi, mon projet, ma vie.

Il y avait en moi cette dualité :
Une voix qui disait :
« Si tu penses que ça va marcher, alors ça marchera. »
Et l’autre qui répliquait :
« Tu crois vraiment que ça suffit ? »

Le Jour J – Le matin de l’audience

Le matin, je suis arrivée au tribunal bien en avance, à 7 h 40.
L’audience était prévue pour 8 h 30, mais il fallait que je prenne un moment pour respirer, m’ancrer, me préparer mentalement.

Je savais que ce moment serait décisif, mais l’attente…
L’attente, elle, m’écrasait un peu plus chaque seconde.
Dans la voiture, je n’avais qu’une seule pensée : comment vais-je faire face à ça ?
Mais dans ce flot de doutes, il y avait un petit filet d’espoir. Un peu de lumière.
Mon avocate, une personne exceptionnelle, m’avait informée qu’elle serait là pour me soutenir, même si son rôle n’était pas officiellement celui de défendre mon dossier ce jour-là.

Mais c’était plus qu’un soutien professionnel. C’était un engagement humain. Elle suivait mon dossier de près, elle le connaissait, elle comprenait chaque pan de cette épreuve.
Et l’idée de cette présence, même dans son rôle de soutien, était un réconfort précieux, où chaque geste de soutien devient vital.

Peu après que je me sois garée, j’ai reçu un SMS d’elle. Elle avait un imprévu, et ne pouvait finalement pas venir. Elle me recommandait d’y aller quand même, tout en s’excusant sincèrement. Curieusement, je n’ai pas été désemparée. Sa présence aurait donné une note trop corsée, trop solennelle à la recette de cette journée. Comme une épice forte qu’on craint de trop doser. Sa finesse aurait pu figer les juges. Moi, j’avais besoin d’un plat humain, pas d’un plat glacé, et peut-être qu’y aller seule, c’était mieux. J’ai senti que j’étais prête à assaisonner cette audience à ma manière avec le cœur.

Quand la file devient vertige

Je suis entrée dans le bâtiment, je me suis installée dans la file d’attente.
Et pendant que j’attendais pour atteindre le guichet d’accueil, un vertige étrange m’a saisie.
Je ne savais plus ce que je faisais là.

C’était comme si mon corps avançait par habitude, mais que mon esprit, lui, était resté dehors.
Je regardais les murs, les gens, les signes administratifs sur les portes, les murs… et je ne comprenais pas.
Pourquoi ça ? Pourquoi ici ? Quel est le message derrière cette situation ?

À ce moment-là, j’ai ressenti une injustice profonde.
Je ne comprenais pas comment des gens allaient me juger, moi, à partir de dossiers, de colonnes de chiffres, de dettes, de pertes, de faits figés sur du papier.

Des gens qui ne me connaissent pas. Qui ne savent rien de ce que j’ai porté, de ce que j’ai tenté, de ce que j’ai sacrifié.
Oui, c’était l’entreprise qui était convoquée.

Mais l’entreprise, c’est aussi moi. Ce n’est nullement elle, d’elle-même, qui grâce à ces petites papattes, s’est créée, s’est maintenue, a apporté ses idées, sa créativité…

Je l’ai créée. Je l’ai portée à bout de bras. J’ai pris chaque décision. J’ai serré chaque vis. J’ai cru en chaque plat servi, en chaque sourire client.

Alors non, je ne parvenais pas à faire la part des choses.
Je ne pouvais pas me cacher derrière la structure juridique, derrière le SIREN ou le mot « société ».
Parce que le vrai tribunal, à cet instant-là, il était dans ma tête.
Et c’est moi qui étais à la barre.

Les secondes au goût d’éternité

Quand je suis arrivée à l’étage du tribunal, j’ai attendu une éternité de 20 minutes.
J’étais silencieuse, droite, concentrée, du moins en apparence.
Puis, on m’a appelée.

La première. (pour une fois j’étais première dans quelque chose)
Quand j’ai franchi le seuil de la salle, j’ai ressenti un coup de chaleur, une montée soudaine qui m’a saisie… mais qui s’est aussitôt mêlée à une étrange sérénité.

Je ne saurais dire d’où elle venait.
Mais elle était là.
Comme une présence douce dans ce décor solennel.

Enfin si, elle venait de ma foi profonde en un Être suprême, un Créateur que je porte en moi, et que je suis capable d’invoquer ce qui doit être. J’avais prié, j’avais répété mes « JE SUIS », comme l’enseignait Neville Godard. Ce « Je suis » qui m’habite et que je répétais sans relâche. Celui qui a la puissance sur tout, même quand tout semble se fissurer à l’extérieur.

Peut-être parce qu’à ce moment précis, j’ai compris que quoi qu’il advienne,
ce qui doit arriver… arrivera, tout comme je décide de revisiter une recette en décidant de la saveur vers laquelle je veux l’orienter.

Ce n’était pas la fin du monde, je me sentais déjà la force de pouvoir l’assumer.
J’ai repensé aux mots de mon père :
« Tant que t’as les yeux ouverts et les pieds posés au sol, tout va bien. »
Et il avait raison.

J’étais vivante. J’étais debout, j’avais encore le souffle, la santé.
Alors, j’ai levé les yeux vers tous ces hommes en robe noire, ces figures de justice alignés derrière « l’estrade », enfin, je ne sais comment ça s’appelle.

Oui, j’ai été impressionnée.
Mais en même temps…
Ce ne sont que des humains.

Ils ne peuvent me retirer que ce qu’ils voient : une entreprise, des dettes, une page.
Mais moi, je suis bien plus que ce dossier.

Et même s’ils décident de liquider mon entreprise, ils ne liquideront ni ma dignité, ni mon souffle, ni ma foi.
J’avais peur, oui. Mais j’avais aussi cette conscience limpide, presque lumineuse :
Tant que je suis en vie, je peux encore tout reconstruire.

Une écoute inattendue

Pendant l’audience, le Président, les juges, chacun leur tour, m’ont posé des questions. Mais contrairement à ce que j’avais imaginé, tout s’est déroulé dans une grande bienveillance. Ils m’ont vraiment écoutée, sans me couper, sans me brusquer, sans me presser. Alors même qu’ils avaient une pile de dossiers à traiter et d’autres personnes à entendre, ils ont pris le temps. Un vrai temps d’écoute.

Ils ont aussi écouté l’administrateur judiciaire et le mandataire, qui ont rappelé avec précision que la situation de mon entreprise avait basculé à cause de ce local défectueux, et que toute une procédure était engagée pour faire valoir mes droits. J’ai senti que mon histoire était entendue. Que je n’étais pas juste un numéro de dossier.

Ils m’ont même demandé : « Comment comptez-vous relancer l’activité ? » Et j’ai pu leur répondre avec conviction, que j’avais prévu une campagne de communication, que j’entrais dans une période favorable, que mes clients étaient toujours là, en attente. Que je croyais à mon projet, que le chalet avait fait ses preuves en 10 ans malgré les remous, et je me suis souvenue de cette femme bienveillante que j’avais croisée au bureau des redressements, qui m’avait dit : « Vous savez, les juges sont aussi des chefs d’entreprise. » Ce jour-là, j’ai compris exactement ce qu’elle voulait dire.

Le verdict

Après m’avoir écoutée avec attention, le Président s’est tourné vers les juges pour une rapide concertation. Il a ensuite déclaré qu’il était favorable à la poursuite de la période de redressement. Les autres juges ont approuvé. Puis, s’adressant à une femme présente dans la salle, sans doute la commissaire de justice, il lui a demandé son avis. Elle a simplement dit qu’elle n’avait pas de question et qu’elle partageait leur avis favorable.

Puis le Président m’a annoncé que je pouvais me retirer.
Je suis sortie avec l’administrateur et le mandataire. Ils m’ont dit que c’était bien, que ça allait. Ils m’ont encouragée doucement. Et là… le corps a lâché. Je n’ai pas su retenir les larmes. C’était comme si toute la pression, toute la peur accumulée avaient fondu d’un coup. Les larmes sont sorties, toutes seules, sans bruit. C’était un relâchement profond. On m’avait entendue. Et surtout, on m’avait laissé continuer.

Promesse et Présence

Quand je suis sortie du tribunal de commerce, j’avais un pacte silencieux avec moi-même.
Une promesse intérieure, faite bien avant ce jour.
Je m’étais dit :

« Quand ce moment arrivera, quand ce sera enfin passé… je serai dans la gratitude. Quoi qu’il en ressorte. Simplement parce que si je suis encore là, vivante, debout, c’est pour moi LA victoire. »
Et même si je ne pouvais rien garantir, je portais cet espoir comme un manteau léger sur mes épaules, je m’étais imaginée rentrer chez moi après l’audience dans l’unique but de Méditer, Respirer. Remercier.

Dans ce duel oui-non, plus-moins, échec-victoire, j’avais malgré tout prévu de me rendre au chalet.
Quelques petites choses manquaient, je les avais prises en partant,
comme on prépare son sac pour la suite, sans trop savoir combien de temps le présent va durer.
Et puis, quoi qu’il en soit, le service m’attendait.

Même si je ne pourrais pas vendre grand-chose,
même si j’aurais pu servir que des cafés, j’avais décidé d’y aller.
Assurer une présence. Être là. Prévenir les clients. Garder le lien.

Avant de m’y rendre, j’ai bifurqué par chez moi, pour me retrouver avec moi-même, j’ai pris le temps de remercier, de méditer, de me reconnecter à l’essentiel. Il y avait dans l’air comme une odeur de pain chaud qui sort du four après avoir levé longtemps, un moment fragile, précieux.

C’est une étape validée. Une parenthèse de soulagement dans un long couloir d’incertitudes. Car aussitôt après le verdict favorable, une autre forme d’angoisse s’est installée : celle du « et maintenant ? ». Je savais que je devrais prouver que ce sursis était mérité, que mon activité pouvait redémarrer, que ma vision tenait debout.
L’épisode 6 s’ouvrira donc avec cette tension nouvelle : faire mes preuves, convaincre que ma cuisine, mon projet, mon rêve méritent d’exister encore.

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Publié par : Béatrice

Je suis Béatrice Guiteaud, passionnée de cuisine et entrepreneure. À travers ce blog, je partage mes recettes, mes pensées et mon parcours inspirant, mêlant défis personnels et professionnels. Bienvenue dans mon univers où chaque plat raconte une histoire, la mienne.